Respectabilité
Il est encore des milieux en Angleterre ou une moustache bien fournie est le signe extérieur d'une respectabilité bien établie. La moustache de mister John H. Smitson était de vénérable espèce de moustaches. Pour que sa moustache trône fièrement sur son visage, Mr Smitson rasait avec le plus grand soin son menton et ses joues.Il suivait ce faisant un rituel extrêmement précis:
6h06: Mr Smitson, en pyjama de soie et veste d'intérieur de laine, fuyant le froid qui envahis sa chambre, dont il vient d'ouvrir la fenêtre, rentre dans la salle de bain, qu'il partage avec sa femme. Il se plante devant sa glace et inspecte sa moustache. Parfois, il saisi une paire de petits ciseaux et délicatement, coupe un brin mal discipliné.
6h07: Son inspection terminée, Mr Smitson ôte sa veste d'intérieur et le haut de son pyjama, qu'il suspend au portemanteau fixé sur la porte. Il s'asperge ensuite abondamment le visage d'eau chaude.
6h08: Mr Smitson passe ensuite son blaireau sous le robinet d'eau chaude pour en assouplir les poils. Quand celui-ci est bien gorgé d'eau, il le frotte sur son savon à barbe. Il le passe enfin soigneusement sur ses joues, déposant la mousse onctueuse. C'est alors que mister John H. Smitson devient, pour moins de deux minutes, un véritable artiste.
6h10: Mr Smitson s'empare de son rasoir au manche plaqué argent, qu'il tient de son arrière grand-père, en vérifie le fil et le pose sur sa tempe gauche. Il prend sa respiration, comme un athlète avant l'effort et c'est parti: d'un seul coup de rasoir qui parcours en lacets serrés ses joues, son menton et sa gorge, il rend impeccablement glabre son visage entier, à l'exception bien-sur de son imposante moustache.
Il existe peu de gens qui dans le rasage atteignent un jour la virtuosité dont Mr Smitson fait preuve. Et comme il effectue toujours ce geste en privé, les deux seules minutes de la journée ou il fait preuve d'une grâce infinie sont perdues pour le reste de l'humanité. Même Mrs Smitson n'en a jamais rien soupçonné!
Charme
Il est difficile de nos jours, pour la gentry, d'entretenir autant de personnel que par le passé. Les Smitson ne sen sortent pas si mal, qui ont encore deux employés. Le plus ancien est James, le jardinier/chauffeur, qui fait aussi office de maître d'hôtel si besoin, et se charge à l'occasion des menus travaux d'entretien de la maison. Mais la perle de leur domestique, dont ils sont extrêmement fiers, est leur gouvernante: Marie. C'est une cuisinière française, qu'ils ont ramené d'un voyage sur le continent. elle se charge aussi du ménage et le jeudi, en fin de matinée, elle fait la salle de bains de Mr et Mrs Smitson.Quand elle vide son seau d'eau dans les toilettes commence pour elle une demi journée de congé. Avant de sortir, elle s'enferme dans la salle de bain, enlève doucement ses bas en les faisant rouler le long de ses jambes et s'assoit sur le rebord de la baignoire, la jupe retroussée jusqu'à la taille. Elle se savonne alors les jambes avec ce savon de créateur que Mrs Smitson fait venir tout spécialement d'une boutique parisienne. C'est la le principal avantage de la position de domestique: on a parfois accès en douce à un luxe habituellement réservé aux rupins. Pour pousser le jeu à son comble, elle emprunte alors le rasoir du maître de maison pour se faire les jambes. Cet objet d'un autre temps, initialement destiné à sculpter la respectabilité d'un homme dans son visage, qui devient l'instrument de la coquetterie d'une femme, employée de maison de surcroît, c'est une revanche sur sa condition dont l'aspect subversif met Marie en joie pour la journée.
Douleur
Les familles qui semblent exterieurement les plus respectables ne sont que rarement aussi lisses et calmes qu'il y parait au premier abord. Une certaine jeunesse, qu'on estime en général favorisée, mais sans but ni combat, souffre de cueillir une à une des perspectives acquises d'avance, sans jamais d'excitation, de dépassement de soi, de challenge. "Le punk est mort", "dieu est mort" et tout ce qui n'est pas mort, Lizzy peut se l'acheter avec l'argent de ses parents. Alors elle cherche dans la douleur une preuve de son existence.Les premiers copains à qui elle a demandé de l'attacher, de la frapper, de l'asservir, de faire d'elle un objet pour l'assouvissement de leurs propres désirs s'effrayèrent de cette étrange demande. Elle qui voulait sentir que la vie n'est pas juste un long rêve enuyeux se retrouvait alors esseulée, désemparée. Elle allait, dans ce cas, se réfugier dans la salle de bain de ses parents. Elle racontait au miroir sa souffrance de petite chose abandonnée. Elle confiait à la bouteille de parfum de sa mère son malheur. Enfin, de désespoir, elle gravait sur son corps le nom de celui qui refusait d'être son amant à l'aide du rasoir de son père.
Cet antique objet de famille inscrivait ainsi sur le dernier rejeton de cette lignée le mal-être qu'elle percevait métaphoriquement comme une malédiction contre elle, inscrite dans son acte de naissance.




